Parti en mai en Ukraine dans le cadre du 4ème sommet international des villes et des régions en compagnie d’autres élus (dont Eddie Ait, maire de Carrières sous Poissy), Arnaud Pericard, maire de Saint-Germain-en-Laye, a accepté de nous livrer les raisons de son voyage, ses impressions et sa conviction que si « l’Ukraine a manifestement besoin de notre solidarité, nous avons nous aussi tout intérêt à nous engager à ses côtés et à dessiner ensemble notre avenir »
« Il faut savoir que ce voyage s’est déroulé dans un cadre bien précis, à savoir le Sommet international des villes et des régions, événement lui-même préparatoire à la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine qui s’est tenue à Gdansk, en Pologne, les 25 et 26 juin. Parce que oui, l’Ukraine, en pleine guerre, est déjà résolument tournée vers l’avenir et sa reconstruction ; une détermination qui nous a d’autant plus impressionnés que nous sommes arrivés au lendemain d’une terrible nuit de bombardements russes ayant tué plusieurs civils et en ayant blessé des dizaines d’autres. Ce déplacement s’inscrivait également pour moi dans une histoire professionnelle et personnelle entamée avant la guerre. En effet, d’une part j’ai eu en tant qu’avocat des dossiers à traiter avec des juristes ukrainiens, d’autre part j’ai gardé des liens forts avec la famille d’une ancienne stagiaire, devenue aujourd’hui vice-ministre en charge de la reconstruction. Quand la guerre a éclaté, en février 2022, elle était députée et a fait partie d’une délégation envoyée en mission diplomatique auprès des capitales européennes. En l’occurrence, il m’a été donné de pouvoir faciliter les contacts de ces émissaires avec les représentants de l’Elysée et, depuis, je nourris une relation de confiance et d’estime réciproque avec un certain nombre de responsables ukrainiens. Depuis, aussi, notre ville a manifesté sa solidarité avec le peuple ukrainien à divers égards.
C’est dans ce contexte que le président Zelensky m’a remis une décoration le 26 mai. Je ne savais pas que j’allais être décoré, je l’ai appris le jour même et je ne cache pas que la rencontre avec le président Zelensky m’a marqué. J’ai eu la chance, au fil de mes fonctions, de croiser beaucoup de personnalités dans des univers très différents, et peu m’ont autant impressionné. C’est un personnage qui, je le crois, restera dans l’Histoire.
Concernant nos liens avec la ville de Nizhyn (Ніжин), il convient de préciser que, de façon générale, nous ne faisons plus de jumelages au sens classique, mais passons des accords de coopération, plus souples et plus opérationnels. Il faut dire également que la présence française en Ukraine a été orientée, par un accord entre les présidents Zelensky et Macron, vers une région précise, la province de Tchernihiv, identifiée par les deux États comme un territoire prioritaire pour nouer des partenariats de coopération. La région Île-de-France a, sur cette base, noué un accord avec la province de Tchernihiv et nous, nous nous sommes vu proposer un accord de coopération avec la commune de Nizhyn, ses 85 000 habitants et ses plus de mille ans d’histoire (l’écrivain Nicolas Gogol y a passé sa jeunesse et y a étudié !)
Une vraie relation s’est construite entre nos deux villes et s’étoffe d’année en année, de même que le partenariat régional manifeste une belle vitalité que j’ai pu voir à l’œuvre très concrètement sur place. Le vice-président de la région en charge des mobilités a en effet profité de ce même déplacement pour accompagner le convoi d’une cinquantaine d’autobus franciliens, retirés du service, désarmés, puis acheminés par un train spécial jusqu’à Kiev, où ils sont arrivés le jour même de notre visite. Voilà une image assez forte de ce que peut représenter la solidarité en actes entre collectivités : des véhicules qui roulaient hier dans nos rues transportent aujourd’hui des habitants de la province de Tchernihiv.
Ma visite avait par ailleurs un objectif très concret : m’assurer, en quelque sorte, que l’argent public français était bien utilisé. L’État français a en effet doté l’hôpital de la ville d’une subvention de 25 millions d’euros, et des travaux sont en cours. Ce qui m’a frappé, c’est de constater à quel point la présence française est visible sur place : Électriciens sans frontières, plusieurs autres ONG, des groupes électrogènes offerts… une aide multiforme qui fait honneur à notre pays et, en un sens, lui ressemble : un gros diesel qui met du temps à démarrer, mais qui, une fois lancé, tourne fort et bien. Nizhyn est une ville qui a dû être très vivante, mais souffre aujourd’hui très visiblement de l’agression russe. Elle avait été bombardée peu avant mon arrivée et j’y ai vu des débris de missiles venant d’être récupérés, des trottoirs défoncés, des murs décrépis. Son université, qui comptait plusieurs milliers d’étudiants, en accueille aujourd’hui moins d’un millier ; une désertification à imputer à l’exode des jeunes adultes et aux difficultés à poursuivre des études en temps de guerre. J’ai vu aussi des besoins très concrets et parfois inattendus. Le terrain de football des enfants, notamment, n’est aujourd’hui plus qu’un terrain de cailloux, avec encore une petite portion synthétique, comparable à nos city-stades, mais qui constitue là-bas leur seul véritable terrain.
Figurant également en bonne place au rang de ce qui m’a impressionné et ému, la « maison du combattant » combine soutien psychologique, kinésithérapie et accompagnement social des combattants blessés ou invalides ; illustrant éloquemment la solidarité et la force d’âme du peuple ukrainien. Sur l’hôpital lui-même, disons qu’il ne ressemble pas vraiment à nos propres établissements. En dehors des très grandes villes ukrainiennes (Kiev, qui compte plusieurs millions d’habitants, Lviv, Odessa, et quelques autres grandes métropoles) les bâtiments hospitaliers sont souvent bas, parfois de plain-pied, presque comme des baraquements. Si l’extérieur ne paie pas de mine, l’intérieur est en revanche très bien organisé et très bien rénové, accueillant des patients soignés par des professionnels en nombre et réputés très compétents. Rappelons d’ailleurs que beaucoup d’étudiants français allaient autrefois se former en médecine en Ukraine !
Compétence, courage et résilience sont donc ce qui marque de prime abord celui qui se rend à la rencontre de ce grand peuple entrainé dans cette longue guerre Durant notre séjour, un centre commercial de Kiev a été détruit par un bombardement particulièrement intense ; l’attaché militaire français nous a indiqué que la valeur des équipements explosifs utilisés par les forces russes ce jour-là se chiffrait à plusieurs centaines de millions de dollars. Les Ukrainiens eux-mêmes y voient un signe d’impatience côté russe, lié au fait que les discussions n’avancent pas assez vite à leur goût, pendant que les forces ukrainiennes continuent de progresser. On observe, de fait, une forme de résilience de tous les instants, doublée d’un optimisme réel sur leurs capacités militaires, qui se sont considérablement renforcées au long des ans. A Kiev même, si l’on ne savait pas qu’il y a la guerre, on ne le devinerait pas : la ville vit, il y a des cafés, des restaurants, une énergie de vie assez saisissante. Vraiment, c’est un peuple que je trouve admirable de résilience, dont l’armée est aujourd’hui l’une des plus efficaces d’Europe, avec des techniques de guerre qu’elle a su développer au fil du conflit. Et je suis convaincu que le jour où ce pays pourra pleinement revivre, avec ses capacités militaires reconstruites, sa résilience et son envie de vivre, il vaudra mieux l’avoir pleinement à nos côtés.
Il reste cependant la réalité crue et cruelle de la guerre : les bombardements, les blessés et les morts bien sûr, les coupures d’énergie et de chauffage l’hiver, mais aussi une population épuisée psychiquement par une nuisance dont nous n’avons pas idée ici, le bruit permanent et très anxiogène des drones la nuit.
Ce qui m’a navré par ailleurs, c’est l’ampleur de l’exode que ce pays a connu, et dont on parle finalement assez peu chez nous. L’Ukraine comptait environ 40 millions d’habitants avant la guerre ; elle en compte aujourd’hui au maximum 35 millions, les estimations que l’on m’a données sur place évoquant entre 5 et 10 millions de personnes parties depuis 2022. En dépit de cela, je n’ai croisé aucun Ukrainien qui doute, ne serait-ce qu’un instant, de l’issue de la guerre. Il y a une fierté et une détermination qui forcent le respect, dans un pays qui, au lieu de s’effondrer, continue de démontrer, à l’ensemble de la planète, sa capacité de résistance.
Nous avons enfin beaucoup et surtout parlé d’avenir, notamment lors d’un dîner avec l’ambassadeur de France et le maire du Havre, Édouard Philippe. La candidature de l’Ukraine à l’Union européenne s’y prépare concrètement, avec un ministère dédié. De facto, les Ukrainiens sont déjà, dans leurs modes de vie, pleinement européens ; une différence sensible avec ce que j’avais pu observer par le passé dans d’autres pays d’Europe de l’Est ou du Caucase, davantage tournés, au moment de leur ouverture, vers un schéma sécuritaire de type OTAN que vers un mode de vie européen. C’est aussi un pays dont je crois qu’il pèsera lourd dans l’avenir : une agriculture exceptionnelle favorisée par des terres parmi les plus fertiles au monde, un accès à la mer, un outil militaro-industriel désormais très performant, des capacités de production d’énergie décarbonée grâce à ses centrales nucléaires, une vraie culture des sciences et technologies, sans oublier l’excellence sportive.
In fine, ce contraste m’a beaucoup marqué : d’un côté, une nation toujours en guerre, avec ses morts, ses destructions et son épuisement quotidien ; de l’autre, des responsables qui préparent déjà, avec méthode, la reconstruction et l’entrée dans l’Union européenne. Je crois que c’est là le signe d’une vraie maturité d’État, et d’une confiance profonde dans l’issue du conflit. Pour nous, collectivités françaises, je pense que c’est aussi un message : le moment de s’engager, ce n’est pas seulement le jour où les combats cesseront, c’est ici et maintenant, pendant que se construisent les relations de confiance et les partenariats qui compteront demain.
Il importe pour nous, élus, de témoigner dès aujourd’hui de notre solidarité, pas seulement en paroles mais aussi en actes, et de nourrir des partenariats au-delà de ce que nous avons coutume de pratiquer en matière de coopération et jumelages. En l’occurrence, outre la réponse aux besoins matériels sur place, nous avons l’opportunité d’offrir à ceux qui vivent chaque jour sous la menace des drones des sas de décompression sous la forme de séjours en France. Et ici je pense plus particulièrement à la jeunesse ukrainienne qui, demain, portera l’effort de reconstruction, comme cela a été le cas entre la France et l’Allemagne après-guerre. Financer des billets d’avion ou de train pour permettre à des jeunes Ukrainiens de venir découvrir notre culture et notre art de vivre me semble à la fois possible financièrement, utile pour eux immédiatement et porteur de promesses pour l’avenir.
A Saint-Germain-en-Laye, ville étudiante, ces liens entre étudiants européens et ukrainiens peuvent sans doute plus qu’ailleurs aisément se tisser et porter du fruit. Nous développons actuellement notre projet de campus et je pense qu’un partenariat universitaire, par exemple entre Sciences Po Saint-Germain et l’université de Nizhyn (très orientée vers les sciences humaines et la littérature) aurait tout son sens. Nous avons d’ailleurs déjà une première expérience sur laquelle nous appuyer. L’an dernier, avec le soutien d’une association culturelle saint-germanoise que nous accompagnons, la Maison Ukrainienne, nous avons accueilli une quinzaine de jeunes, en grande majorité des adolescentes, hébergées dans des familles d’accueil de la commune.
C’est exactement le type d’action que je veux amplifier : donner à ces jeunes, un vrai temps de répit, loin du fracas de la guerre, et leur permettre de nouer des liens avec notre jeunesse. C’est aussi, je crois, la meilleure manière de préparer, très concrètement, les partenariats économiques et universitaires de demain, le jour où la reconstruction s’engagera pleinement ; un jour que nous espérons et que nous voulons proche. »
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